Il faut sauver le soldat mellifera. Plaidoyer pour l’abeille noire.

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L’abeille noire est la fraction de l’espèce mellifera acclimatée à l’Europe de l’Ouest.

 

Il y a quelques millions d’années, des lignées d’abeilles cerana – une des neuf espèces du genre apis – deviennent au Moyen-Orient une espèce différente : mellifera est née. Capable de gérer l’ambiance de la colonie dans un espace clos cloisonné de rayons parallèles, cette abeille va prospérer sous des climats variés ; en moins d’un million d’années, elle colonise l’Europe et l’Afrique.

En co-évoluant avec leur milieu, à l’abri d’obstacles naturels, les populations se différencient en quatre groupes : les lignées évolutives. Les scientifiques les reconnaissent sous leur loupe et les apiculteurs à leur comportement :

En Afrique apis mellifera scutellata

De la mer Noire au Caucase apis mellifera caucasica

Des Balkans à l’Europe centrale apis mellifera carnica

En Europe de l’Ouest apis mellifera mellifera qu’on appelle abeille noire.

 

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Une abeille en disgrâce dans l’apiculture.

 

L’abeille noire subit comme tout le vivant les effets de l’activité humaine ; mais, parce qu’elle appartient à la principale espèce dont profitent les hommes pour récolter le miel, son destin est particulier. En apiculture productive, sa moindre tolérance aux opérations d’élevage artificiel – à l’industrialisation – lui a fait préférer les abeilles des autres lignées. Depuis un siècle, la banalisation des échanges conduisant à l’entrée massive de gênes étrangers et la particularité de reproduction de cet animal dit domestique – l’accouplement libre – ont mené à un métissage généralisé.

Ces trente dernières années, la parasitose, puis la crise sanitaire, ont fait quasiment disparaître les populations sauvages et grandement amputé les cheptels qui ont été reconstitués avec des abeilles étrangères : une étape décisive de la disparition de l’abeille indigène ouest européenne.

En retour, l’hybridation incontrôlable génère beaucoup d’individus non-viables, empêchant la reconstitution des populations autonomes et la formation de cheptels pérennes.

Le désastre sanitaire – avec son cortège de mortalités – a suscité deux réactions opposées : une fuite en avant dans la prise en charge artificielle de l’espèce et un nouvel intérêt pour la rusticité de l’abeille autochtone  générant une demande que les éleveurs spécialisés sont, pour le moment, incapables de satisfaire.

Aujourd’hui, le constat (1) est que la masse critique de disparition est atteinte ; sans une action déterminée dans les pays européens – forcément liée à la stratégie apicole – l’abeille noire ne subsistera qu’à l’échelle d’échantillons dans les conservatoires. La reconstitution de ses populations est encore possible à partir de certains territoires, mais elle est soumise à la volonté des humains qui doivent, à cet endroit et de manière urgente, définir ce à quoi ils tiennent.

 

La régénération de la lignée ouest méditerranéenne de mellifera est un projet honorable et utile pour l’homme du XXIe siècle :

– Parce que cette lignée évolutive constitue une part de la diversité intra spécifique et donc de la capacité adaptative de l’espèce.

– Parce que le service rendu par ce pollinisateur polyvalent, également réparti sur le territoire, hors cheptels, est garant de l’équilibre des écosystèmes.

– Parce que l’occasion d’entretenir une relation rapprochée, intime, avec un animal sauvage est devenue pour les peuples des pays les plus développés un luxe rare, matière à grandir en humanité.

– Parce que l’abeille noire, autonome, est la partenaire évidente d’une apiculture où l’opérateur n’est pas acteur dérisoire du marché ; elle est bien commun de subsistance, offerte à tous les humains désireux d’une production et (ou) d’une relation.

 

L’obstacle majeur à la régénération est la culture du métissage dans l’activité apicole : une apiculture du mélange, justifiée par le souci de multiplier plus commodément les colonies et d’exploiter avec plus d’efficacité les floraisons monovariétales qui sont les cibles de l’apiculture ambulante. Pour ce faire, les apiculteurs importent essentiellement des mères appartenant aux lignées carnica et caucasica ; elles génèrent des mâles fécondant les abeilles locales.

Au delà de la première génération hybride, se forment de nombreuses combinaisons génétiques disharmonieuses, avec un triple effet : l’apiculteur doit régulièrement retourner chez le marchand avant que le métissage ait atteint un degré critique de dilution, la population hors cheptels ne peut se régénérer et l’apiculture vernaculaire, conforme aux fondamentaux de la bio, doit faire face à beaucoup de ratés dans la reproduction et à une perte d’autonomie du fait de la mésadaptation.

Le productivisme apicole opère ainsi selon un mode parfaitement contre nature : on y pratique un maxi mélange – global – pour métisser et une mini séparation – locale- pour en conserver les effets le plus longtemps possible. Le processus d’évolution, à l’inverse, met en place dans la durée une maxi séparation – les lignées et leurs sous-ensembles – et localement les systèmes reproductifs usent d’un mini mélange pour éviter les effets délétères de la consanguinité.

 

Le constat est accablant : l’apiculture consomme l’espèce sauvage avec laquelle elle produit et la remplace par une abeille apicole, domestique.

Ce faisant, elle contrevient à la morale écologique, à la morale sociale et à son projet même ; en effet, une apiculture du mélange subsistera aussi longtemps que l’on pourra réunir des éléments distincts et connus ; elle cessera lorsque les derniers réservoirs naturels auront été contaminés puis appartiendra définitivement aux techniciens et aux marchands. Les promoteurs d’une apiculture avec l’abeille autochtone ne défendent donc pas une niche obsessionnellement écologique, mais toute l’abeille et toute l’apiculture !

Nature et Progrès a pleinement mesuré les enjeux du choix génétique et, dans la dernière édition de son cahier des charges apiculture, s’est fermement positionnée pour une production avec l’abeille locale.

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Une réponse stratégique : les conservatoires.

 

Le modèle dessiné par notre association servira de guide aux producteurs soucieux d’assumer leurs responsabilités, mais le sauvetage de l’abeille noire n’attendra pas… Heureusement, dans les sociétés humaines la vigueur de la réaction procède du sentiment même de l’ampleur du désastre ; les conservatoires se multiplient – une quinzaine à ce jour – avec un objectif en trois actes : reconnaître et protéger, multiplier, exporter ; le projet de les fédérer entre en résonance avec l’émotion et l’information propagées dans la société du fait de la crise sanitaire. Leur mise en réseau donnera plus de moyens et une meilleure lisibilité à des initiatives jusque-là isolées.

On peut espérer un changement d’échelle dans ce qui est une véritable stratégie de régénération : la création de zones de préservation passe par une analyse des racines du problème, elle suppose une réflexion sur les motifs et une présentation réaliste des projets dans un dialogue local à haute valeur pédagogique ; la constitution d’un sanctuaire pour la sauvegarde impose une reconnaissance de l’origine des populations qui propose des noms là où les non-initiés voient des abeilles génériques. On atteint une diversité suffisante et l’efficacité de reproduction par le nombre de colonies rassemblées. La morphométrie et l’analyse génétique permettent de s’assurer que la multiplication produit les résultats escomptés et qualifient l’offre aux apiculteurs.

Les pratiques au sein des conservatoires s’accordent au mieux au projet biologique des individus de l’espèce : croissance autonome jusqu’à reproduction, puis sanction par les conditions d’environnement. La naturalité de la prise en charge permet là une restauration de la vitalité et indique une réalité oubliée par l’apiculture artificielle : ce ne sont pas les techniques apicoles qui produisent le miel, mais la perfection de relation des abeilles aux végétaux.

Le stade ultime du projet est l’exportation d’abeilles pour l’usage apicole hors de la zone de préservation : des lignées sélectionnées pour une apiculture économe et autonome qui viendront aussi « noircir » la population locale hors cheptels puisque leur survie sans assistance est assurée et que leur présence pèsera sur les fécondations à venir.

 

Le moment de civilisation dont nous sortons a été marqué par une grande indifférence au monde. L’homme moderne a cru pouvoir choisir sans souci moral parmi des moyens dont l’usage allait de soi. Beaucoup optent encore pour un marché planétaire sans autre repère qu’économique : prendre, pour produire une machine vivante parmi tout le vivant, pour optimiser les techniques supposées utiles parmi toutes les techniques et pour compléter, corriger, les substances indispensables parmi toutes les substances disponibles.

Le cadre éthique proposé par le mouvement écologiste a restauré la conscience du lien qui nous uni aux non-humains ; ce sentiment rencontre aujourd’hui le constat très mobilisateur de l’impact de l’activité humaine – « la révolte généralisée des moyens » (2) – et rend très acceptable, désirable, le discours des êtres sensibles à la défiguration du monde. Sauver l’abeille noire ? …  « Il n’est rien de plus fort qu’une idée dont l’heure est venue ».

 

 

Jean-Jacques Canova. Novembre 2015

 

(1) Voir les travaux de L. GARNERY – LEGS-CNRS –

 

(2) Bruno LATOUR – Politiques de la nature (1999)